Le Nawab Salimullah Khan

Le Nawab Salimullah Khan

Saadat Hasan Manto

Traduit depuis l’ourdou par Shahzaman Haque

Relecture par Christine Steinmetz

 

Le Nawab Salimullah Khan menait une existence fastueuse. Dans sa ville, on le comptait parmi les plus éminents notables. Il n’était cependant ni débauché ni amateur de luxe. Il vivait dans le calme et le sérieux, ne fréquentant qu’un cercle restreint d’amis triés sur le volet. Les réceptions chez lui étaient régulières. Le vin y coulait, mais toujours dans la modération. En toute circonstance, il s’attachait à garder la mesure.

Il avait environ cinquante-cinq ans. Lorsqu’il en avait quarante, sa femme était morte d’une maladie du cœur. Le chagrin l’avait accablé, mais telle avait été la volonté du Très-Haut, et il s’était résigné à cette épreuve. Le couple n’avait point eu d’enfants. Il se trouvait donc absolument seul. Dans la vaste demeure qu’il habitait, quatre domestiques veillaient à son bien-être et au service des hôtes. Quinze ans après la disparition de son épouse, il ressentit soudain une profonde lassitude à l’égard de sa terre natale. Il fit venir son serviteur de prédilection, Muazzam Ali, et lui dit : « Écoute, trouve-moi un homme d’affaires capable de vendre tous mes biens à un juste prix. »

Muazzam Ali resta stupéfait : « Nawab sahib ! Que dites-vous là ? De quoi donc souffrez-vous pour vouloir ainsi vous défaire de tout votre patrimoine ? Vous n’êtes même pas assailli de dette. »

Le Nawab répondit avec solennité : « Muazzam Ali, cet environnement me pèse… chaque heure me semble une année entière. Je désire partir ailleurs. »

« Où irez-vous, mon maître ? »

« Je songe à Bombay. Lorsque je suis revenu d’Angleterre, cette ville m’avait séduit. J’ai donc résolu de m’y installer. Toi, occupe-toi de la vente de mes biens. »

La vente des biens prit un mois. Elle rapporta un million cinquante mille roupies. Le Nawab possédait déjà deux cent mille ou deux cent cinquante mille roupies à la banque. Il y déposa la somme reçue, gratifia généreusement ses domestiques en les libérant de leurs fonctions, puis, muni de ses seuls effets indispensables, s’en alla pour Bombay. À son arrivée, il descendit au Taj Mahal Hôtel. Mais habitué aux vastes espaces, il acquit sous peu une maison à Bandra, qu’il fit aménager et décorer avec un goût exquis avant d’y séjourner.

En l’espace d’un mois ou deux, il s’était créé un cercle de relations fort étendu. Il devint membre du Radio Club, où se réunissaient chaque soir les élites de la société pour des parties de jeux de cartes avant de rentrer au volant de leurs automobiles flambant neuves. Il n’aimait pas les repas commandés à l’extérieur : chez lui, on cuisinait selon ses désirs. Il trouva un excellent cuisinier, il invitait donc ses amis au moins une fois par semaine chez lui.

Un jour, il se dit qu’à Bombay il lui serait possible de trouver une excellente gouvernante. Les femmes travaillent avec plus de soin et de raffinement, elles possèdent un art particulier de l’ordre et de l’arrangement, et elles gèrent une demeure bien mieux que les hommes ne sauraient le faire. Il fit donc paraître une annonce dans le quotidien Times of India ainsi que dans plusieurs autres journaux, faisant savoir qu’il recherchait une gouvernante compétente. Les candidatures affluèrent. Il reçut ces dames en entretien, mais aucune ne lui plut : c’étaient là des femmes mesquines et coquettes, aux yeux étincelants, roulant des hanches en parlant.

Le Nawab s’adressa à elles avec la plus grande courtoisie : « Je vous ferai connaître ma décision dans les plus brefs délais. Pour l’heure, je ne saurais me prononcer. »

Ainsi furent-elles renvoyées l’une après l’autre. Le Nawab alluma un cigare havane et, installé dans son sofa, se remit à parcourir le journal du matin. C’est alors que le domestique vint annoncer qu’une autre femme se présentait pour le même emploi.

Le Nawab posa son journal sur le guéridon : « Fais-la entrer. »

La femme qui entra était originaire de Goa, ce qui se lisait nettement dans ses traits. Elle avait la peau mate, une stature solide et une taille moyenne. Dès son entrée, elle salua le Nawab dans un ourdou châtié. Le Nawab se leva aussitôt et lui présenta un siège. Après avoir échangé quelques propos sur la littérature anglaise et la météo, il lui demanda : « Avez-vous déjà travaillé auparavant ? »

Cette femme, dont l’âge devait approcher la trentaine, répondit avec gracieuseté : « Assurément, Monsieur, dans deux ou trois maisons de fort bonne famille. En voici les attestations. » Ce disant, elle ouvrit son sac à main, en tira quelques papiers qu’elle tendit au Nawab. « Vous pouvez les examiner. »

Le Nawab parcourut ces documents d’un œil rapide avant de les lui rendre, puis lui demanda : « Votre nom ? »

« Je m’appelle Mrs Lodgeway. »

« Lodgeway, votre … »

« Oui, Monsieur, c’était mon époux. »

Le Nawab tira une longue bouffée de son cigare : « Que faisait-il dans la vie ? »

Mrs Lodgeway répondit : « Il servait dans l’armée comme sous-lieutenant. Il y a trois ans, il est tombé au combat. C’est pour cette raison que j’ai choisi cette profession. »

À travers les volutes de fumée, le Nawab jaugea Mrs Lodgeway une dernière fois avant de demander : « Quand pouvez-vous commencer ? »

« Je pourrais commencer dès à présent, Monsieur. Mais je dois aller chercher mes affaires. Je serai là demain matin. »

« Très bien. Pour l’heure, vous toucherez cent roupies par mois. Si votre travail se révèle satisfaisant, cette somme sera augmentée. »

Mrs Lodgeway remercia le Nawab en termes choisis, le salua et partit. Le Nawab se prit à réfléchir que si son choix s’avérait mauvais, il pourrait toutefois, après un mois d’essai, aisément la renvoyer en lui versant le salaire du second mois. On ignore à quelle heure matinale Mrs Lodgeway arriva le lendemain, mais lorsque le Nawab s’éveilla, il entendit frapper discrètement à sa porte. Il supposa que ce devait être son domestique apportant le thé du matin. Il lança : « La porte est ouverte, entrez. »

La porte s’ouvrit et Mrs Lodgeway parut. Elle le salua : « Bonjour, Monsieur. Votre valet est en train de vous apporter le thé. J’ai préparé l’eau chaude pour votre bain. Après avoir pris votre thé, vous pourrez vous y rendre, je sortirai vos vêtements. Votre armoire n’est pas fermée à clef, n’est-ce pas ? » Le Nawab répondit : « Non, elle est ouverte. » Mrs Lodgeway ouvrit la penderie, examina toute la garde-robe du Nawab et lui demanda : « Je pense que vous mettrez votre costume de gabardine. » Le Nawab réfléchit un instant : « En effet, c’était bien mon intention. »

Le valet apporta le thé. Après l’avoir bu, le Nawab se leva et se rendit à la salle de bains dont les carreaux blancs étincelaient comme des miroirs. Jamais auparavant elle n’avait été aussi immaculée. Le Nawab en éprouva un vif contentement, car assurément cette propreté était l’œuvre de Mrs Lodgeway. Après son bain, il revint dans la chambre et vit que tous ses vêtements étaient disposés sur le lit avec soin, y compris la cravate qu’il portait habituellement avec son costume de gabardine.

Lorsqu’il fut habillé, Mrs Lodgeway entra et lui dit : « Veuillez me suivre, Monsieur. Le petit-déjeuner est prêt ». Le Nawab se rendit au salon. Mrs Lodgeway servit elle-même le petit-déjeuner : des rognons, du fromage frais, d’excellents toasts grillés, du beurre, de la crème, des œufs et un verre de lait. En très peu de temps, Mrs Lodgeway laissa son empreinte dans toute la maison. Elle conquit également les amis du Nawab. Elle savait quels mets plaisaient à chacun, quelle partie du poulet chacun préférait, quel vin convenait à l’un ou à l’autre. Aussi, lorsqu’il y avait des invités à la maison, c’était elle qui dressait la table et servait personnellement chaque convive. Elle était vive, mais pas agile comme un écureuil. Chaque chose était faite en son temps. Lorsqu’un ami complimentait le Nawab sur Mrs Lodgeway, celui-ci répondait avec fierté : « C’est moi qui l’ai choisie. Cent femmes se sont présentées pour l’entretien, mais c’est elle que j’ai retenue parmi toutes. »

Les domestiques eux-mêmes se réjouissaient de Mrs Lodgeway, parce que leur tâche s’en trouvait considérablement allégée. Toutefois, le dimanche, tout le poids retombait sur leurs épaules, car ce jour-là Mrs Lodgeway prenait congé. Elle se rendait à l’église, y retrouvait ses amies, allait voir un film avec elles, passait la nuit chez l’une d’elles, puis revenait le lendemain matin reprendre son service. Le Nawab ressentait certes son absence dominicale, mais c’était un homme de principes. Il ne souhaitait point faire de qui que ce soit un esclave corvéable jour et nuit. Si Mrs Lodgeway prenait un jour de congé par semaine, c’était là son droit le plus légitime.

Jour après jour, Mrs Lodgeway gagnait le cœur du Nawab et de tous ses amis. Tous en étaient épris. Un jour, l’un d’eux dit au Nawab : « J’ai une requête à vous présenter. »

« Je vous écoute. »

« Si vous pouviez me céder Mrs Lodgeway, je vous en serais reconnaissant jusqu’à la fin de mes jours. J’ai un besoin pressant d’une gouvernante. »

Le Nawab tira sur son cigare et secoua énergiquement la tête en signe de refus : « Non, mon cher ami, c’est hors de question. Où trouverais-je une autre gouvernante de cette qualité ? »

L’ami insista avec flatterie : « Nawab sahib, votre perspicacité saura certainement dénicher une perle encore plus précieuse. Comment pourrions-nous, nous autres, posséder un tel flair ? »

Le Nawab tira une seconde bouffée de son cigare : « Non, Monsieur. Je ne puis en aucun cas et à aucun prix céder Mrs Lodgeway à qui que ce soit. »

Un soir, alors que Mrs Lodgeway apportait au Nawab son vêtement de nuit repassé, celui-ci l’observa avec attention. Il n’avait pas envie de se coucher si tôt. Il lui dit donc : « Mrs Lodgeway, je compte me coucher tard ce soir. J’ai envie d’aller voir un film à la seconde séance. À ton avis, quel est le bon film actuellement à l’affiche en ville ? ».

Mrs Lodgeway réfléchit un instant avant de répondre : « J’ai entendu grand bien de Mutiny on the Bounty. Cela fait six semaines qu’il fait salle comble dans le cinéma. »

Le Nawab lui proposa aimablement : « Voudras-tu m’accompagner ? »

« C’est très aimable à vous, Monsieur. Si vous le souhaitez, je vous accompagnerai. »

Le Nawab se leva, s’examina de la tête aux pieds dans le grand miroir, puis s’adressa à Mrs Lodgeway : « Alors allons-y. Nous dînerons dehors. »

Mrs Lodgeway demanda : « Si vous le permettez, je vais me changer. Cette tenue ne me semble guère appropriée pour sortir avec vous. Il ne me faudra pas plus de dix minutes. Je reviens. »

Lorsqu’elle reparut peu après, elle avait fort belle allure. Le Nawab lui dit : « Allons-y. »

Mrs Lodgeway marchait devant. Arrivée à la grande porte d’entrée, elle s’immobilisa. Le Nawab comprit qu’elle ne se considérait plus comme une simple domestique. Elle attendait qu’on lui ouvrît la porte, conformément aux usages de la galanterie anglaise voulant qu’un gentleman tint la porte pour une dame. Le Nawab ouvrit donc. Mrs Lodgeway sortit, suivie du Nawab. L’automobile était garée dehors, le chauffeur à son poste, mais le Nawab le congédia. Il fit d’abord monter Mrs Lodgeway, puis prit place lui-même et démarra.

Tandis que la voiture longeait le boulevard Marine Drive, le Nawab s’adressa à Mrs Lodgeway qui était assise en silence : « Dans quel restaurant souhaitez-vous dîner ? »

« Je pense que le restaurant au-dessus du cinéma Éros serait un bon choix. Vous y trouverez ce qui vous plaît. »

Le Nawab acquiesça : « Parfaitement. Mais que diriez-vous de ceci : dînons là-haut à notre aise, puis allons voir le film à l’Éros. » Mrs Lodgeway réfléchit un instant : « En effet, un bon film y est à l’affiche, The Good Earth. Quelques-unes de mes amies l’ont vu. Elles en disaient le plus grand bien, louant particulièrement l’interprétation de Paul Muni. »

Le Nawab et Mrs Lodgeway arrivèrent à l’Éros. Ils montèrent par l’ascenseur à l’étage supérieur. Dans la salle de danse, on jouait une symphonie du célèbre compositeur Beethoven. Le Nawab consulta le menu et passa commande. Le dîner fut servi peu après. Mais auparavant, ils avaient vidé deux verres de whisky, et Mrs Lodgeway avait bu un verre de xérès. Ils étaient tous deux légèrement grisés. Après le dîner, la danse commença. Le Nawab se remémorait ses années en Angleterre, l’époque où son cœur était jeune et où il avait appris les danses de société dans les règles de l’art. Ce souvenir l’incita à danser lui aussi quelque temps. Il demanda donc à Mrs Lodgeway : « Accepteriez-vous d’être ma cavalière ? » Mrs Lodgeway répondit : « Je n’y vois nulle objection. »

Ils dansèrent longuement. Le Nawab fut très impressionné par la fluidité des pas de Mrs Lodgeway.

Lorsque cette séquence prit fin, ils allèrent voir le film. Quand la séance s’acheva, ils reprirent le chemin de la maison. La nuit était tombée. Sur le vaste boulevard de Marine Drive qui longe la mer, où les réverbères électriques s’alignent tout au long du rivage, les bouffées d’air frais venues du large ajoutaient à leur légère ivresse. Lorsqu’ils arrivèrent devant la maison, le Nawab ouvrit galamment la portière pour Mrs Lodgeway et, dans un geste involontaire, passa son bras autour de sa taille pour l’accompagner à l’intérieur. Elle n’opposa nulle résistance.

Le lendemain, contre son habitude, le Nawab s’éveilla à six heures. D’un bond, il se redressa dans son lit et se mit à examiner son grand lit en bois de teck, tel un homme qui aurait égaré quelque chose et s’efforcerait de le retrouver.

Bien que la saison fût fraîche, son front se couvrit de sueur. À côté de son oreiller reposait un second oreiller qui portait encore l’empreinte d’une tête. Le Nawab, en son for intérieur, se sentit submergé par le remords. Lui, que tant de gens respectaient, lui dont la position dans la haute société était si élevée — comment avait-il pu commettre un acte aussi vil ? De telles pensées l’assaillaient en vagues successives, le plongeant dans les abîmes du repentir, lorsque Mrs Lodgeway entra.

Avec le même ton posé et respectueux que d’habitude, elle annonça : « Monsieur, j’ai préparé l’eau chaude pour votre bain. Le domestique apporte votre thé du matin. Quand vous aurez fini, vous pourrez vous rendre à la salle de bains, je préparerai vos vêtements dans l’intervalle. »

Le Nawab poussa un profond soupir de soulagement et, sans même toucher à son thé, se dirigea vers la salle de bains où l’eau chaude l’attendait.

Shahzaman Haque
Shahzaman Haque
Maître de conférences en ourdou

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Shahzaman Haque (31 janvier 2026). Le Nawab Salimullah Khan. Urduturnon. Consulté le 15 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15lkn


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